Rosita Boisseau, Journal Le Monde
« L’Inconsistance », du duo iranien Vâtchik Danse au marché Atwater, à Montréal (Canada), le 11 septembre.
La manifestation Quartiers Danses offre, dans une dizaine de lieux, des spectacles ouverts à tous les passants.
Danser la ville. Ses places, ses squares, ses coins et recoins plus ou moins faciles d’accès. Danser la rue. Tout terrain, tout bitume, dénivellations et dérapages, trous et bosses. Souplesse exigée et adaptation immédiate du mouvement à un environnement inconfortable et cru qui ne fait pas de cadeau. Danser à la dure et arracher des étincelles à la rudesse urbaine, des flashes d’étonnement dans les regards des passants, ceux qui s’arrêtent dans leur course, soudain happés par un fluide qui les saisit.
Ce parti pris artistique d’un geste chorégraphique en plein air est le cœur battant du Festival Quartiers Danses (FQD), qui se déroule jusqu’au 19 septembre dans une dizaine de lieux, à Montréal. Consacré à l’espace public, avec parallèlement une programmation en salles où l’on a pu savourer Lyre Liar, de Liam Francis, à l’affiche en novembre, à Paris, FQD a été fondé par Rafik Hubert Sabbagh. « On a démarré avec un camion sur la place Simon-Valois, précise celui qui signe sa 24e édition et fête son ultime saison avant de passer le relais. Lorsque j’ai imaginé la manifestation, ce n’était pas pour ajouter un événement au calendrier culturel de Montréal. Je l’ai conçue pour que tout le monde, et notamment les gens qui n’ont pas d’argent, ait accès à la culture à travers la danse. »
En fond d’écran du rêve de cet homme aventureux, le festival Paris Quartier d’été. Créé en 1990, devenu Paris l’été en 2017, ce rendez-vous qui se décline dans différents espaces franciliens le conforte dans son désir d’un art chorégraphique de proximité. « Au début, certains parlaient avec un peu de mépris des “quartiers” et trouvaient que je me dispersais, se souvient-il. Aujourd’hui, on évoque l’inclusion de la manifestation. La danse doit sortir de ses murs et appartenir à ceux qui ne pensent pas la connaître et la découvrent soudain au détour d’une rue ou d’un parc. »
A condition que les conditions climatiques soient propices. Chaque jour, l’équipe FQD, vissée sur les prévisions météo, croise les doigts en matant le ciel. « On attend toujours jusqu’au dernier moment pour annuler la représentation car on veut vraiment que les performances aient lieu », explique Caroline Beaudry qui pilote la logistique. Mercredi 9 septembre, l’ouverture a été annulée à cause d’une grosse pluie rendant impraticable et dangereux le site de la place des Festivals, dans l’effervescent quartier des spectacles. « Ce sont de jeunes artistes que je programme en extérieur, commente Rafik Hubert Sabbagh. Ils veulent danser à tout prix même si le public ne vient pas et s’ils risquent de se blesser… »
« La danse doit sortir de ses murs et appartenir à ceux qui ne pensent pas la connaître »
Envie d’en découdre
Heureusement, le soleil nous fait de l’œil deux jours plus tard, vendredi 11 septembre, au marché Atwater. Situé au sud-ouest de Montréal, à 15 minutes en voiture du centre-ville, ce marché historique classé, ouvert en 1933, rassemble des producteurs locaux et une ribambelle de bistros. Entre des rangées de plantes vertes et les étals de fruits, l’équipe a planté son QG éphémère sur le parking. Il est midi. Deux techniciens sont mobilisés sur le site. Un camion sert de loges. Un parasol rouge protège la sono. Un tapis de danse est scotché. Un calicot publicitaire FQD chute à cause du vent.
Parmi les spectateurs dont une dizaine de diffuseurs internationaux, la maire de l’arrondissement, Véronique Fournier, qui subventionne la manifestation depuis ses débuts, en souligne les valeurs de « partage et de transformation. » Montréal compte 19 arrondissements et FQD collabore chaque saison avec 3 ou 4 d’entre eux. Trois performances s’enchaînent et réussissent à capter les badauds. « C’est la relève montréalaise », nous glisse-t-on. Intrépide, un trio de danseuses hip hop, dont la chorégraphe Mélissa Martin qui signe ici son premier opus intitulé Bordélique, dépote en affirmant une recherche acrobatique. Même envie d’en découdre, entre gestes et sons, chez la performeuse Lamont, engagée auprès des communautés queer, qui pulse à corps perdu dans son solo nodus tollens.
C’est en revanche par sa tension dramatique – une gageure dans un contexte volatil où le regard et l’oreille sont vite parasités par tout ce qui se passe – que le duo Vâtchik Danse, composé des iraniens Nasim Lootij et Kiasa Nazeran, impose L’Inconsistance. « Nous avons décidé de soutenir cette compagnie pendant deux ans en raison des difficultés d’expression que les Iraniens rencontrent dans leur pays », indique la chorégraphe Pauline Gervais. Avec une simple banderole de papier blanc que le vent soulève, Nasim Lootij et Kiasa Nazeran entraînent le spectateur dans une danse-théâtre sobrement engagée contre toutes les dictatures. Les voix de Hitler et de Khomeini claquent. « Présenter notre pièce dehors nous a offert l’occasion de repenser sa relation avec ses “vrais” interlocuteurs – les citoyennes et citoyens – et de leur poser directement la question : “D’où provient cette tendance à nous soumettre aux discours vides ?” », confie Nasim Lootij.
La performeuse Lamont, engagée auprès des communautés queer, puise à corps perdu dans son solo «nodus tollens»
Foule de touristes
Cette variété des propositions chorégraphiques souligne l’ouverture esthétique du festival. Avec des paramètres imparables à la clé. « Il faut que les créations soient accessibles et grand public », insiste Rafik Hubert Sabbagh, qui a occupé 70 lieux montréalais en 24 ans. « Chaque année, nous testons un nouvel endroit sans savoir si les spectateurs nous rejoindront », indique Caroline Beaudry.
Et pour la première fois, la manifestation s’installe dans le Village, longtemps appelé le « Village gai ». Samedi 12 septembre, à 15 h 30, Aly Keita, artiste guinéen basé à Montréal, présente Danser au rythme du Manden, un solo entre tradition et contemporain, qui a décroché le prix Envol pour la diversité des pratiques en danse, décerné par le Conseil des arts de Montréal en 2025. Les spectateurs, dont le nombre augmente peu à peu, participent à l’atelier qui suit la performance.
Nettement plus facile et rassembleuse car ultra-fréquentée, la place d’Armes dans le Vieux Montréal est l’un des rendez-vous de prédilection du festival. Dimanche 13 septembre, devant une foule de touristes qui font la queue pour visiter la Basilique Notre-Dame, le hip hop est en vedette. Le chorégraphe Punit, venu de Vancouver, et Michael Baboolal emballent en douceur par leur complicité souriante et délicate tandis que la compagnie montréalaise Molokhia Squad, habituée à danser dans la rue, accroche ferme avec un break solide et déterminé. « La rue est toujours un challenge, confient les deux interprètes de Molokhia Squad. Le public n’est pas captif comme dans un théâtre. S’il aime le spectacle, il reste, et sinon, il s’en va sans déranger personne. Nous aimons cette liberté des spectateurs. » Une liberté que le Festival Quartiers Danses cultive avec vaillance et modestie, abritant soutien à la nouvelle génération de créateurs, démocratisation et tourisme culturel sous un petit parasol.
Festival Quartiers Danses, à Montréal, jusqu’au 19 septembre. Lyre Liar, de Liam Francis, au Théâtre de la Ville- Les Abbesses, Paris, du 13 au 15 novembre.
