Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Répétition publique des chorégraphes et interprètes Jessica Joy Muszynski (à gauche) et Adèle Ross au parc Gédéon-de-Catalogne. 

(Article de la journaliste indépendante Léa Villalba, publié le 9 juillet 2022 dans le journal Le Devoir)

 

Après un projet-pilote concluant l’an dernier, le Festival Quartiers Danses (FQD)revient cette année avec son programme de résidences en plein air. Durant tout l’été, 13 chorégraphes et compagnies québécoises pourront créer devant les yeux du public, en plein coeur du quartier Saint-Henri. Une manière de démystifier l’art de la danse et de le rendre accessible à tous.

« J’ai eu l’idée, l’an dernier, de mettre en place des laboratoires chorégraphiques dans la ville, dans un parc, pour que les gens voient les artistes à l’oeuvre, en train de construire une pièce. Ça permet de comprendre le processus artistique », explique Rafik Hubert Sabbagh, fondateur et directeur général et artistique du FQD. C’est en pleine pandémie que M. Sabbagh a eu cette idée. Avec la fermeture des studios et les restrictions sanitaires, il a imaginé une nouvelle possibilité pour son festival, qui fête cette année ses 20 ans. « On a toujours offert des résidences pour les artistes qui se produisent en salle. Donc, pour ceux qui dévoilent leur pièce en contexte urbain, quoi de plus naturel que de répéter dehors ? » explique-t-il.

Du 13 juin au 2 septembre, les artistes programmés au FQD, qui se déroulera du 7 au 18 septembre, pourront donc investir le parc Gédéon-de-Catalogne dans l’arrondissement du Sud-Ouest. « On veut que la danse soit accessible au plus grand nombre de personnes, et pas seulement à ceux qui l’aiment déjà, qui sont curieux, qui ont une certaine ouverture sur les arts », dit le directeur général et artistique. Pour ces mêmes raisons, M. Sabbagh a toujours privilégié des « bas prix » pour les spectacles qui se déroulent en salle. Par exemple, l’oeuvre La pastorale du Malandain Ballet Biarritz sera offerte à 20 $ au théâtre Maisonneuve. Une salle qui habituellement affiche des prix pouvant aller jusqu’à 150 $ la place. « Les gens ont besoin de culture pour grandir dans leur vie, pour sortir de la pénombre. La vie est dure pour tout le monde, mais elle est aussi merveilleuse. Un moment de poésie, ça fait toujours du bien », ajoute-t-il.

Mot clé : adaptation

Pour la chorégraphe Jessica Joy Muszynski, les résidences en extérieur proposées par le FQD sont « un beau défi ». « Il faut s’adapter à la météo, à la nature, mais aussi prévoir davantage de souplesse si on veut utiliser la voix ou encore faire du travail au sol », explique l’artiste, qui a déménagé à Montréal en 2019 pour intégrer la compagnie RUBBERBANDance. C’est son premier projet professionnel chorégraphique, Fam ly, qu’elle a commencé l’an dernier avec le FQD et son projet-pilote en extérieur, qu’elle va poursuivre cet été dans le parc avant de le présenter durant le FQD. « Ça va me permettre de faire une version plus longue, de plonger vraiment dans la matière, de comprendre davantage ma gestuelle, mon mouvement… », poursuit-elle. Jessica Joy Muszynski a d’ailleurs remporté le prix Émergence – Découverte en contexte urbain pour son travail en extérieur l’an dernier lors du FQD.

Rafik Hubert Sabbagh explique qu’il est plus compliqué de créer en extérieur. « Il faut garantir la sécurité des danseurs, notamment avec des chaussures adéquates et un tapis de danse », souligne-t-il. De plus, le public visé est différent et plus difficile en raison des bruits et mouvements de la ville. C’est d’ailleurs pour cela que « certains chorégraphes craignent de chorégraphier dehors » selon le directeur. « En salle, le public est déjà acquis, il a pris volontairement ses billets. Dehors, ça frappe les gens, on leur met de la danse en plein visage ! » dit-il en riant.

Pour la chorégraphe Pauline Gervais, qui dirige la compagnie Pauline Berndsen Danse et participe au FQD depuis maintenant six ans, créer en extérieur amène davantage d’« inattendus ». « En tant qu’interprète, tu peux toujours être surpris. Les gens qui passent, les bruits, la météo… il faut être prêt à tout moment à s’adapter, même si on a un plan à suivre », explique celle qui a notamment collaboré avec Ballet Ouest, Lina Cruz ou encore Johanne Madore.

Pour Mme Gervais, le contexte urbain est aussi plus difficile à cause du public qui peut partir à tout moment ou ne pas être captivé par ce qu’il voit. « Il faut une proposition riche et ouverte, qui permet [aux gens] d’accéder à notre oeuvre tout en ayant une profondeur, une authenticité dans notre travail. C’est la recherche de cet équilibre qui garantit une oeuvre intègre », estime la chorégraphe, qui se produit autant en salle qu’en contexte urbain.

« La danse n’existe pas sans public »

En plus d’ouvrir l’accès aux coulisses de la création avec les résidences en extérieur, le FQD présente encore cette année une multitude de styles de danse. Une façon pour le public de « goûter à tout ». « On veut mettre en avant la performance, le ballet contemporain, la danse contemporaine, les danses africaines, le flamenco contemporain, bref toutes les formes de danses de création ! ajoute M. Sabbagh. Ça permet aux spectateurs de faire des découvertes et de voir ce qu’ils apprécient. »

C’est toujours dans cette quête de démocratisation de la danse que M. Sabbagh a mis en place les résidences en extérieur. Une visée aussi très importante pour les artistes participants, notamment Jessica Joy Muszynski. « Pour moi, la danse est la représentation physique de la liberté et de la liberté d’expression. Bouger permet de passer à travers nos émotions ; quand je crée, ça incarne ce qui se passe à l’intérieur de moi, affirme-t-elle. C’est important que tout le monde ait accès à ce genre de ressenti, ce sentiment d’émancipation. »

Dans sa pièce MMXX, Pauline Gervais tente de créer « un autre lien avec le public, plus direct ». Une décision sur mesure pour la création en extérieur. « Contrairement aux performances en salle, dehors, il n’y a pas de filtres ni de quatrième mur, les gens sont là, tu les vois. Alors, j’ai décidé d’utiliser le regard, de le pousser à son maximum pour développer une relation, une intimité avec les spectateurs », explique-t-elle.

Elle veut ainsi rendre accessible l’art de la danse. « Nos métiers de danseurs, de chorégraphes, c’est un partage. La danse n’existe pas sans public. On a besoin de s’exprimer oui, mais aussi de donner, de faire ressentir aux autres, de créer des connexions », poursuit-elle. Pour elle, aller voir un spectacle est « un moment suspendu dans le quotidien, une manière de se laisser aller ». « Il faut qu’on démocratise l’art et la danse, conclut-elle. Tout le monde doit pouvoir vivre ces voyages-là », estime l’artiste.

Festival Quartiers Danses

Dans plusieurs quartiers et salles de spectacle de Montréal, du 7 au 18 septembre

Résidences publiques

Au parc Gédéon-de-Catalogne, du 13 juin au 2 septembre